Marcus Garvey, Le "Moïse Noir"

Publié le par Gismo

Apparu au début des années trente, le mouvement Rastafari s'est aujourd'hui largement diffusé via Bob Marley et le phénomène Reggae. Malgré cette internationalisation, le terme " Rasta " reste l'objet de multiples confusions. Religion, philosophie ou mode de vie, notre perception du sujet se limite trop souvent au folklore de quelques ingrédients exotiques : ganja, reggae et dreadlocks… Afin de mieux cerner la portée de ce mouvement, Watch Dis consacrera une rubrique mensuelle dédiée à la découverte des rastas. Il n'est guère possible d'aborder l'histoire des " fils de Jah " en faisant l'impasse sur la personnalité légendaire de Marcus Mosiah Garvey. Celui que les rastas considèrent comme leur prophète, demeure à ce jour le leader du plus vaste courant de libération des noirs.

Chaque année, les rastas célèbrent l'anniversaire de l'" honorable " Marcus Mosiah Garvey, le prophète. En anglais, le nom Mosiah s'apparente étrangement à la contraction de Messie (Messiah) et de Moïse (Moses). Né le 17 août 1887 à St Ann's Bay en Jamaïque, Garvey hérite du tempérament révolté de ses ancêtres : les Nègres Marrons. Bien qu'officiellement aboli en 1838, l'esclavage ne semble toutefois pas très éloigné des conditions de travail réservées aux noirs jamaïcains au début du vingtième siècle. Travaillant comme apprenti dans une imprimerie, Garvey ne tarde pas à être renvoyé pour ses activités syndicales et ses appels répétés à la grève. Il se tourne vers le journalisme et entreprend une série de voyages au cours desquels il publie de multiples pamphlets et autres manifestes dénonçant le joug colonial et les nouvelles formes de discrimination raciale. De retour en Jamaïque, Garvey et sa femme fondent en 1914 l'UNIA (Universal Negro Improvement Association) : Association Universelle pour le Progrès des Noirs. Garvey développe peu à peu une vision afrocentrique : trop d'africains en exil ont oublié leur culture. A ses yeux, l'émancipation des noirs " expatriés" n'est envisageable qu'à la condition préalable de libérer l'Afrique. Influencé par les idées des ethiopianistes (après la victoire des guerriers abyssins contre l'armée italienne à Adoua en 1896, nombreux sont ceux qui fondent leur espoir sur l'avenir de l'Ethiopie), Marcus Garvey exhorte ses frères à se réapproprier la culture de leurs ancêtres : " Ethiopie, terre de nos pères ". En 1918, il déplace le siège de l'association à Harlem. La concurrence est rude : le ghetto new yorkais fourmille d'organisations politiques et d'églises afro-chrétiennes militant pour la cause des noirs. Le journal Negro World diffuse les messages panafricains de Garvey : " Allons nous autoriser les blancs à s'emparer de l'Afrique ? ". Ces articles incisifs invitent la communauté noire à ne plus tendre la joue et à rendre coup pour coup. L'UNIA se distingue rapidement et le mouvement garveyite suscite rancœurs et jalousies. A cet égard, le président de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), W.E.B Dubois n'hésite pas à diaboliser son rival en le présentant comme " l'ennemi le plus dangereux de la race noire". En dépit de tout cela, l'organisation de Marcus Garvey connaît un succès sans précédent. Sous couvert d'intégration et d'égalitarisme inter-racial, le gouvernement américain maintient sa politique de ghettoïsation ethnique. L'intelligentsia noire a beau dénigrer le " fou " jamaïcain, elle n'offre aux afro-américains qu'un discours modéré consistant en l'assimilation progressive et improbable des noirs dans une société blanche. Le programme radical de Garvey rencontre quant à lui un plus large écho : " Un seul Dieu, un seul But, un seul Destin". En d'autres termes, l'hypothétique intégration de l'homme noir dans un système conçu pour et par les blancs est un combat d'arrière-garde. Garvey appelle la race noire à se " rendre maître de sa destinée ". La politique des oncle-tom n'a que trop duré : les raids policiers s'intensifient et Harlem se transforme en Rue Casse-Nègres. Pour Garvey, la meilleure défense, c'est encore l'attaque : " Nous sommes issus d'un peuple qui a trop souffert. Nous sommes issus d'un peuple déterminé à ne plus souffrir. A la deuxième convention de L'UNIA en 1921, il parade entouré d'unités paramilitaires : la légion africaine, les corps motorisés africains… Devant l'expansion de l'UNIA (en 1925, on estime le nombre de ses membres à plusieurs millions), la société bien pensante hurle à la " propagande anarchiste ". L'ascension fulgurante de celui que l'on nomme désormais le Moïse Noir alimente la paranoïa négrophobe. Les autorités se méfient de ce nouveau " péril noir ". Comme toujours en pareilles circonstances (ce sera plus tard le cas pour le Black Panther Party), des agents-informateurs du gouvernement tentent de noyauter l'organisation. Un de ces indicateurs, ayant infiltré un meeting de l'UNIA, s'inquiète dans son rapport de voir les disciples vouer un véritable culte à Garvey, caractérisant l'association comme " une nouvelle religion ". L'anti-colonialisme de Marcus Garvey transparaît dans des slogans tels que " L'Afrique aux Africains " ou encore lorsqu'il prône l'édification des " United States of Africa ". Garvey devient en l'espace de quelques années, la figure emblématique du nationalisme noir : " C'est alors que je vis en face de moi le nouveau monde de l'homme noir, non pas un monde de pions, de serfs, de chiens mais une nation d'hommes résolus à marquer la civilisation de leur empreinte et à faire briller sur la race humaine une nouvelle lueur". Par delà le combat politique, Garvey paraît de plus en plus préoccupé par des considérations mystiques. La religiosité de ses propos se cristallise de nouveau vers l'Ethiopie. A cette même époque, certains garveyites procèdent à une relecture de la bible privilégiant les références à l'Afrique. Cette refonte du message biblique selon laquelle Dieu est Noir, préfigure la naissance du mouvement Rastafari. Garvey lui même semble confirmer cette vision : " Nous les noirs, croyons au Dieu de l'Ethiopie, le Dieu éternel". Le mot Ethiopie désigne ici simultanément le continent africain (l'occident employait le terme grec Aethiopia pour désigner le continent africain) et l'Ethiopie ancestrale et mythique mentionnée dans la bible.

Le président général de l'UNIA s'auto-proclame président provisoire de l'Afrique et annonce du même coup l'heure du rapatriement pour la diaspora noire : " Nous retournons chez nous en Afrique pour en faire la grande république noire". Là encore, la perspective du Retour en Afrique bénéficie du plus large impact. A cet effet, Marcus Garvey fonde une compagnie maritime, la fameuse Black Star Line. La possibilité concrète de rapatrier des millions d'afro-américains sur la terre mère apparaît toutefois bien compromise. Aux allergiques de la négritude, Garvey leur demande de financer le billet retour. Il entreprend des négociations avec le Ku Klux Klan et divers groupes extrémistes. Le projet avorte.

L'UNIA se situe dans la ligne de mire. Garvey se trouve par ailleurs tiraillé entre les critiques formulées par la bourgeoisie noire sous l'égide de Dubois et les divisions internes qui minent son organisation. Le Bureau d'Investigation mène une enquête concernant la gestion de la Black Star Line Steamship Incorporation, branche commerciale de l'UNIA. Faute de mieux, la justice inculpe Marcus Garvey pour fraude aux services postaux. L'affaire tourne à l'acharnement judiciaire : le procès est expédié et la requête en appel, rejetée. Condamné à deux ans de prison, Garvey est incarcéré en 1925 au pénitencier fédéral d'Atlanta. Pour le gouvernement américain : exit le Moïse Noir et les risques d'un contre-pouvoir afro-américain. Malgré les conditions de détention, il parvient tant bien que mal à diriger le mouvement de sa cellule. Dans une lettre adressée aux siens, il prophétise : " Nous avons petit à petit regagné la confiance du Dieu de l'Afrique. Il va parler d'une voix de tonnerre qui ébranlera les piliers d'un monde injuste et corrompu et rendra l'Ethiopie à son ancienne gloire. " Des milliers de pétitions circulent exigeant sa libération immédiate. En 1928, ployant sous la pression populaire, le président Coolidge commue sa peine en le déportant à la Jamaïque, évitant ainsi d'en faire un martyr. Cette même année, un événement passe presque inaperçu : un prince éthiopien du nom de Ras Tafari est intronisé négus (roi). En Jamaïque cependant, des individus afférents au Garveyisme commencent à propager l'idée de l'avènement d'un Dieu Vivant. Robert Athlyi Rogers d'Anguilla, auteur de l' Holy Piby (la " bible de l'homme noir "), désigne Marcus Garvey comme étant le prophète qui apportera la " Rédemption à l'Ethiopie ". Le révérend Fitz Balintine Petersburgh publie un opuscule incendiaire (le Royal Parchment Scroll of Black Supremacy) prédisant la venue d'un roi éthiopien qui assurera le règne de la " suprématie noire ". Dans cette même perspective, un Garveyite, le révérend James Morriss Webb cultive les attentes messianiques en annonçant, bible à l'appui, le couronnement d'un roi noir. Les signes annonciateurs se multiplient et le climat d'effervescence mystique devient le creuset de la contestation raciale. De retour à Kingston, Garvey continue ses activités " subversives " mais les querelles intestines amorcent le déclin de l'UNIA. Aux Etats Unis, des organisations noires telles que la NAACP ou la Nation Of Islam gagnent du terrain. Voyant son leadership remis en cause, Garvey décide d'émigrer à Londres en 1935. De plus en plus isolé, il succombe le dix juin 1940 des suites d'une hémorragie cérébrale. De nombreux acteurs de la décolonisation tels que Jomo Kenyata au Kenya ou Nkrumah au Ghana se réclameront du théoricien du " fondamentalisme africain ". Revendiquant l'héritage idéologique de Garvey, Malcom X dira à son sujet : " Chaque fois que vous voyez sur le continent une nouvelle nation devenir africaine, vous savez que Marcus Garvey est vivant. ". En 1927, Marcus Garvey aurait proféré les paroles suivantes : " Regardez vers l'Afrique : un roi noir sera couronné. Il sera le rédempteur". Le deux novembre 1930, Ras Tafari est couronné empereur d'Ethiopie, baptisé " Haïlé Sélassié Ier, roi des rois, seigneur des seigneurs, lion conquérant de la Tribu de Juda ". On n'arrête pas la prophétie…

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