Dieu est Noir

Publié le par Gismo

" Greetings in the name of the Most High, HIM Haile Selassie I Jah Rastafari. Give Thanks and Praises to the Almighty One, Conquering Lion of Juda, King of Kings, Lord of Lords, Elect of God, Light of this World… " c'est ainsi que les rastafariens entonnent de longues litanies dédiées à la gloire de leur Dieu, l'empereur d'Ethiopie, Haïlé Sélassié I. Les biographies du monarque éthiopien le décrivent tantôt comme un homme d'état éclairé, père de l'unité africaine, tantôt comme un despote cupide et cruel. Le portrait que nous proposons ici n'a pas la prétention de trancher sur le sujet. L'histoire du Roi des Rois est en effet rongée par les mythes et chacun veut se tailler la part du " Lion ". Laissons donc le soin à l'intéressé d'exposer lui-même le fond de sa pensée : " Jusqu'à ce que la philosophie qui soutient l'existence d'une race supérieure et d'une autre inférieure, soit discréditée et abandonnée de façon permanente, jusqu'à ce qu'il n'existe plus de citoyens de première et de seconde classe au sein d'une nation, jusqu'à ce que la couleur d'un homme n'ait pas plus d'importance que la couleur de ses yeux, jusqu'à ce que les droits fondamentaux des hommes soient garantis à tous, de façon légale et sans considération raciale, jusqu'à ce jour, le rêve d'une paix durable, l'ambition de devenir citoyen du monde, et l'existence souveraine d'une morale internationale, ne seront qu'une illusion fuyante, ce que l'on poursuit sans jamais pouvoir l'atteindre, et jusqu'à ce que le régime ignoble et voué au néant qui tient actuellement nos frères en Angola, au Mozambique, en Afrique du Sud, par le lien inhumain, soit renversé, complètement détruit ; jusqu'à ce que le fanatisme, les préjugés, la malveillance et l'égoïsme inhumain soient remplacés par la compréhension, la tolérance et la bienveillance, jusqu'à ce que tous les Africains se lèvent et parlent en êtres libres, égaux aux yeux du Tout-Puissant ; jusqu'à ce jour le continent ne connaîtra pas la paix. Nous les Africains, nous battrons si cela s'avère nécessaire, nous savons que nous vaincrons, car nous croyons en la victoire du bien sur le mal. "

 

Le 23 juillet 1892 voit la naissance du Lidj (titre nobiliaire éthiopien attribué aux enfants appartenant de près ou de loin à la royauté éthiopienne) Tafari Makonnen dans la province du Harrar. Fils du chef de guerre Ras Makonnen, bras droit de l'empereur Ménélik, le jeune Tafari fait très vite l'expérience du pouvoir. En 1905, il est nommé dedjazmatch, fonction lui permettant, dès l'âge de 13 ans, de gouverner Gara-Mouletta. A dater de ce jour, Tafari sera investi de responsabilités de plus en plus prestigieuses. A la mort de Ménélik en 1913, une guerre de succession va s'engager pour l'accession au trône. Les candidats au règne impérial ne manquent pas. De sombres complots visent ici ou là à écarter les rivaux. Dans cette course successorale au titre suprême, Tafari fait figure d'outsider. Au premier abord, tout semble se jouer entre le petit-fils (Yassou) et la fille (Zaouditou) de l'empereur. Là où Yassou choisit d'entrer en conflit ouvert avec ses rivaux, Tafari préfère quant à lui l'action discrète à l'action directe. La patience stratégique de Tafari porte rapidement ses fruits : en 1916, il est désormais Ras Tafari puis Negus (roi) en 1928. Cette ascension fulgurante tient en ceci : il sait mieux que quiconque déjouer les manœuvres de ses ennemis de l'intérieur et nouer simultanément des contacts à l'extérieur de l'Ethiopie : les alliés européens. L'Ethiopie devient ainsi le seul état africain admis à la Société Des Nations. Le 2 novembre 1930, Ras Tafari est proclamé 225ème empereur d'Ethiopie sous le nom d'Hailé Sélassié I. Vénéré dans son pays, il est sans le savoir, divinisé en Jamaïque comme Jah, le Black Living God : le Dieu Vivant. De fait, ceux qui ne voient dans la naissance du mouvement Rastafari qu'une simple reproduction pigmentée du christianisme, commettent une grave erreur. La plupart des rastas sentent une odeur de cadavre s'échapper de la religion chrétienne. Les rastas bannissent le mot Mort de leur langage en le remplaçant par celui de Vie : le terme de(a)dicated se transforme ainsi en livicated. Leur dieu réside sur terre et non dans les cieux. Aussi curieux et incohérent que cela puisse paraître au premier regard, Hailé Sélassié ignorera longtemps l'existence de ce culte. Etrangement, l'histoire de Ras Tafari semble fort éloignée de celle des rastafariens. Une série d'événements va cependant modifier cet état de fait.

Tribulations
En 1935, l'Ethiopie doit se défendre contre l'envahisseur italien. Soucieux de récolter des fonds de soutien à l'étranger, l'empereur fonde deux ans plus tard l'Ethiopian World Federation Inc. Le Docteur Malaku Bayen est chargée de son implantation à New York. Des relations se tissent entre l'organisation et les premiers rastas. La Fédération Mondiale Ethiopienne s'installe en Jamaïque où l'appel à la solidarité pro-éthiopienne rencontre un très large écho. Par loyauté envers Sélassié, de nombreux rastas désirent adhérer à l'EWF mais les dissensions avec les représentants officiels ne tardent pas à se manifester. Les membres de la fédération (dont certains sont de confession chrétienne orthodoxe, l'église copte d'Ethiopie) voient dans le culte voué à l'empereur, un véritable blasphème. A leurs yeux, les rastas s'apparentent à des hérétiques. En Ethiopie, l'empereur est considéré comme l'élu de Dieu et non Dieu lui-même. Ces querelles théologiques vont se poursuivre tout au long de l'histoire du mouvement Rastafari. Si certains d'entre eux acceptent le compromis, de nombreux rastas refusent de céder du terrain. Pour eux, " God is Man and Man is God. " : Hailé Sélassié reste le Dieu libérateur du peuple noir qui assurera le retour définitif en Afrique. Cet épisode conflictuel entre les serviteurs du pouvoir impérial et les rastas se reproduira plus tard. En Ethiopie, Hailé Sélassié entreprend de multiples réformes destinées à faire entrer l'antique civilisation abyssine dans la modernité : construction d'hôpitaux, d'écoles, de réseaux de communication, mise en place des services publics, modernisation des institutions, abolition de l'esclavage… Il multiplie par ailleurs les voyages diplomatiques tout en parvenant à contrer les conspirations et autres tentatives de coup d'état. L'efficacité de la politique extérieure et les réformes engagées ne transfigurent pas pour autant le vrai visage de l'Ethiopie : l'opulence de l'aristocratie contraste fortement avec la majorité des éthiopiens qui continuent de vivre dans la misère.

Back-To-Africa
En Jamaïque, les aînés rastas échafaudent des plans pour retourner en Afrique. Les tentatives collectives de rapatriement se soldent par des échecs. En 1955, l'empereur décide d'accorder à la diaspora noire, la concession territoriale de Shashamane. Plusieurs dizaines de rastas s'y établiront. Shashamane ne constitue sans doute pas le havre de paix tant espéré : si l'endroit bel et bien est perdu, il n'a toutefois rien du paradis. Qu'importe le lieu s'il se situe en terre sainte (l'Egypte antique désignait l'Ethiopie comme étant " la terre des dieux ") loin des vicissitudes de Babylone. En 1961, le gouvernement jamaïcain commence à accorder un minimum d'attention à la volonté des rastas d'un rapatriement réel (et non plus simplement fantasmé) sur le continent africain. Cette prise en considération se concrétise par un voyage officiel dans plusieurs pays africain. La délégation de la Mission To Africa se compose d'officiels du gouvernement, d'un membre de l'UNIA, d'un représentant de l'antenne locale de l'EWF et de trois figures de la communauté rastafarienne : Mortimo Planno, Fimore Alvaranga et Douglas Mack. Si l'empereur fait montre de la plus grande courtoisie envers les trois aînés rastas (ils sont décorés de médailles d'or), la rencontre n'offre aucune garantie définitive sur l'éventualité d'un retour en Afrique. Pour Hailé Sélassié, il est impératif d'assurer l'unité interne de l'Afrique avant de régler le problème des noirs expatriés. Certains intellectuels jamaïquains et quelques spécialistes en negrologie qualifient les adeptes du Back-To-Africa d'escapistes (de fuyards) alors qu'ils sont l'objet de la plus rude répression policière. L'image des rastas oscille toujours entre la peur et l'incompréhension. Prisonniers à Babylone, isolés de celui qu'ils nomment HIM (His Impérial Majesty), les rastafariens prennent leur mal en patience : Soon Come…

 

 

Grounation Day
Le Négus doit faire face à plusieurs tentatives de renversement : insensiblement le pouvoir de la couronne impériale s'est effrité. En s'ouvrant sur le monde, l'Ethiopie est devenu du même coup, l'objet de vastes enjeux géopolitiques : la guerre avec l'Erythrée en est un exemple. Les préoccupations de l'empereur se tournent vers la lutte contre le colonialisme. L'Afrique ne peut s'affranchir du joug occidental sans s'unifier : " Nous sommes résolus à créer l'Unité des Africains ". En 1962, Sélassié organise à Addis Abéba la conférence du Mouvement Panafricain pour la liberté de l'Afrique centrale et orientale. Dans cette même optique, il sera l'un des pères fondateurs de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA). L'empereur ne connaît que trop les risques de division et cette lucidité n'est pas sans préfigurer certaines dérives neo-coloniales récentes : " Nous devons éviter avant tout de tomber dans les pièges du tribalisme. Si nous sommes divisés sur une base tribale, c'est une invitation à l'intervention étrangère avec toutes les conséquences néfastes que cela comporte. ". Partagé entre le sort de l'Afrique et la recherche d'appuis extérieurs, Hailé Sélassié reprend ses voyages à travers le monde. Le six avril 1966, le Roi des Rois répond à l'invitation du premier ministre jamaïquain Michael Manley. La tension est à son comble : des milliers de rastas investissent Palisadoès Airport. Les fils de Jah scrutent le ciel dans une atmosphère mystico-apocalyptique. Lorsque l'avion atterrit enfin, les rastas percent le dispositif de sécurité et encerclent l'appareil. L'empereur, frappé de stupeur, refuse dans un premier temps descendre. Mortimo Planno parvient à calmer le jeu et le négus entame sa visite officielle encadré de près par les autorités locales. La visite officielle de King Selassie I ne tient pas toutes ses promesses. Si Sélassié s'entretient et décore une trentaine de personnalités rastas, il dément dans une conférence de presse toute nature divine : " Un homme ne peut vouer un culte à un autre homme. " Pour couronner le tout, il déclare allégeance à la chrétienté orthodoxe en se présentant comme un serviteur du Tout-Puissant. Curieusement, les rastafariens, bien que désappointés par ce déni, attribuent cette déclaration au caractère humble de l'empereur. Rien ne peut venir à bout de la foi rasta pas même Ras Tafari en personne. Pour ce qui concerne le retour en Afrique, l'empereur exhorte les rastas à libérer la jamaïque avant de rentrer à Zion. Après le départ du Lion de Juda, la trève s'interrompe brusquement et les opérations anti-rastas reprennent de plus belles. Si la jamaïque sombre dans un climat de terreur orchestré par les politiciens véreux et leurs gunmen, l'Ethiopie assiste au derniers souffles de la dynastie impériale. La contestation gronde de toutes parts : les étudiants remettent en cause la légitimité du trône, ils sont par la suite relayés par l'émergence d'un parti d'obédience marxiste-léniniste (l'organisation révolutionnaire pour la libération de l'Ethiopie). Les origines du mécontentement sont diffuses : la famine dévaste le Wollo, les purges estudiantines soulèvent l'indignation. La révolution explose au grand jour sous les cris d' " Ethiopie d'abord ! ". Le 12 septembre 1974, marque la fin du règne de l'empereur : le Comité Militaire (le Derg) prononce la déposition d'Haïlé Sélassié. Déchu de tous ses droits régaliens, Sélassié est conduit en résidence surveillée. Le gouvernement provisoire épure l'entourage de la royauté éthiopienne.

Dread or Alive
Le 28 août 1975, un quotidien éthiopien (l'Ethiopian Herald) annonce laconiquement : " Hailé Sélassié I, précédemment empereur d'Ethiopie, est mort hier. Un accident circulatoire est à l'origine de sa mort. ". Les circonstances exactes de la mort de l'empereur demeurent toujours non élucidées. La véracité historique a ses raisons que la vérité politique ne connaît que trop… Une toute autre version circule selon laquelle Sélassié aurait tout bonnement été étouffé. Si la vérité est ailleurs, qu'elle y reste ! La diffusion internationale de la mort du dernier négus ébranle le mouvement rasta. Le régicide tourne au déicide. La communauté rastafarienne se trouve confrontée à une incontournable contradiction : car c'est de la finitude de Dieu dont il s'agit ici. Jah est sans commencement ni fin. Pour les rastas, si Dieu est mort, plus rien n'est possible. Certains d'entre eux désertent le mouvement mais contrairement à toute attente, le culte rastafari ne succombe pas à la mort de sa divinité. Les réactions sont les plus diverses : l'événement s'avère dans un premier temps nié en bloc (Jah can't die !). En l'absence de toute photo post-mortem de l'empereur (le lieu de l'inhumation étant d'autre part resté secret), les rastas dénoncent la propagande de Babylone (" so-called death "). En quelque discrédit que soit tombé le courant Rastafari suite au décès de Sélassié, l'esprit rasta ne s'éteindra pas. Progressivement, les natty dreads opèrent un sauvetage par transfert : l'enveloppe corporelle de l'empereur est bien morte mais son esprit est omniprésent. Chaque confrérie détient sa version des faits. L'Ordre de Nyabinghi maintient sa croyance en Hailé Sélassié à l'instar d'un Dieu Tout-Puissant " The First an the Last "). Les 12 Tribus d'Israël le considère comme étant la réincarnation temporelle du Christ, les Bobo Dread procèdent à une refonte trinitaire selon laquelle Sélassié est le père, Prince Emmanuel le Fils (Black Christ in Flesh, décédé en 96) et Garvey, le prophète. L'EWF et L'Eglise Orthodoxe Ethiopienne (EOC) voit en lui l'image du christ mais non le christ lui-même…Bref, la théologie rasta se décline en de subtiles nuances : la congrégation Zion Coptic Church, la Rastalogie, l'IEWF, le RCO, les Christafariens (sic) toutes ces tendances rastafariennes ont su dépasser le paradoxe de la mort d'Hailé Sélassié. Pour les rastas, l'esprit Rastafari est intemporel tout comme la Vie: un jour ou l'autre on saura que avant Rasta, après Rasta, sans Rasta, envers Rasta, contre Rasta, malgré Rasta, c'est toujours Rasta

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