Gainsbourg et le reggae : une histoire d’amour

Publié le par Gismo

En 1979, Bob Marley n’a plus que deux ans à vivre. Le reggae, omniprésent en Jamaïque, est encore méconnu en France. Gainsbourg importe le style dans l’Hexagone, entouré des plus grands.

C’est le producteur-réalisateur artistique-confident de Gainsbourg, Philippe Lerichhomme qui a l’idée de ce pari fou. Jusqu’à là aucun artiste blanc ne s’était aventuré sur cette île et n’avait utilisé la célèbre section rythmique de Sly Dunbar (batterie) et Robbie Shakespeare (basse), qui à l’époque officie au sein des Revolutionaries et accompagne Peter Tosh, Black Uhuru et Gregory Isaacs.
Gainsbourg s’envole pour Kingston et écrit en une nuit l’album qui deviendra son plus grand succès. Autour de Sly et Robbie, il retrouve le
reste des musiciens de Peter Tosh, le percussioniste Sticky Thompson, le guitariste Radcliffe Bryan, et le claviste Mickey "Mao" Chung, les harmonies vocales étant assurées par les I-Threes (Rita Marley, Judy Mowatt et Marcia Griffiths), chœur de Bob Marley. Rien que ça ! Ajoutez une pointure locale aux manettes (Geoffrey Chung) qui en cinq jours seulement posera, en un mixage sobre mais efficace, le style reggae de Gainsbourg pas encore Gainsbarre, talk-over gitanes sans marie-jeanne, et vous obtenez un chef-d’œuvre absolu.
La suite, on la connaît tous. Enorme succès à la sortie, disque de platine en quelques mois, grosse polémique aussi autour de la magnifique Marseillaise made in Jamaïca qui deviendra le tube de l’été 79.
Trois ans plus tard. Jane, l’ultime égérie
, est partie, un an après le fantastique succès d’Aux armes et cætera. Gainsbourg, adulé, est seul dans cette célébrité, c’est la dépression. Ecorché vif, il montre de plus en plus à son public sa face cachée, celle d’un homme qui plonge dans le gouffre de l’autodestruction. Il s’invente Gainsbarre (sur Ecce homo), un double alcoolique, provocateur et désespéré. Nous ne reverrons pratiquement plus l’original.

De l’autre côté de l’Atlantique, Bob Marley est mort. Les années 80 sont là. La spiritualité rasta de l’icône reggae est en déclin. Les groupes vocaux qui régnèrent sur l’île pendant les années 70 cèdent peu à peu la place aux DJs. Autre signe des temps, la musique devient plus minimaliste, le style Dancehall "rub a dub" lent (type Ecce Homo, Mickey Maousse) remplace les tempos rapides des rythmes "rockers" et "steppers" (type Lola Rastaquouère, Aux armes et caetera). Sly et Robbie sont maintenant des superstars. Le succès de Gainsbourg les a fait connaître mondialement, et la paire magique enchaînent désormais les collaborations (Grace Jones, Joe Cocker, Mick Jagger) depuis les Bahamas, la Jamaïque étant devenue trop dangereuse après des élections sanglantes.
Gainsbourg, qui compte jouir de sa célébrité, veut remettre ça, contre l’avis de Philippe Lerichomme, à l’origine du premier album. Départ pour Nassau. L’enregistrement de Mauvaises nouvelles des étoiles est rapide, le mixage de Stephen Sta
nley orienté "dancehall" n’est pas idéal pour accompagner Gainsbourg, très en verve, et faire ressortir le jeu d’Ansel Collins, virtuose de l’orgue rythmique. Malgré des textes très forts, meilleurs que sur Aux armes et cætera, le public ne s’enthousiasmera pas, l’album se vendra beaucoup moins que son prédécesseur. Un chef-d’œuvre méconnu...


Rodolphe Girard

Publié dans Culture Reggae

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