La création du pinnacle

Publié le par Gismo

Le  25 avril 1939, Albert Chang a acheté le Pinnacle, un domaine abandonné au-dessus de Bog Walk (où il possède une épicerie).  Pourquoi l'homme d'affaires a-t-il acquis cette propriété?  Que peut-il bien vouloir en faire?  E n'y a d'eau que quelques mois par an, pas de route, peu de terres cultivables.  Le domaine est trop loin de Spanish Town pour espérer en faire un lotissement.  Il n'intéresse pour le moment que les ramasseurs de nisbem'es (un fruit) et les entrepreneurs qui s'y approvisionnent en pierres.  Chang a-t-il sauté sur l'affaire sans réfléchir, alléché par le prix - neuf cents livres pour cent cinquante hectares?  S'est-il fourvoyé dans ses calculs, ignorant l'absence d'eau?  Cela ne ressemble guère au prudent Chinois, un des hommes d'affaires les plus brillants de sa génération.  S'il a acheté le Pinnacle, c'est dans un but bien précis : il va le revendre à Howell pour mille deux cents livres, avec un bénéfice de quarante pour cent.

Howell verse à Albert Chang un acompte de huit cents livres.  D'où les tient-il ? En 1935, son père est mort et Leonard a hérité de terres.  Est-ce le prix de leur vente?  Ou bien a-t-U trouvé acquéreur pour ses perles fines, ou collecté assez d'argent auprès de ses adeptes, qui se comptent maintenant par milliers?
De son côté, Chang n'a pas pris un gros risque.  Tant que Howell ne lui verse pas les quatre cents livres restantes, il garde les titres de propriété.  Dans le pire des cas, il conservera l'acompte et récupérera le Pinnacle.  Dans le meilleur, il empochera un bénéfice de trois cents livres et s'assurera la clientèle exclusive de la communauté de Howell.  C'est un gros marché, il le sait : sans doute a-t-il fourni à HoweR les « quatre cent quatre-vingts assiettes chinoises en émail et les cent kilos de riz » qui ont été volés à Port Morant!  Les rastas, en échange, approvisionneront ses magasins en ignames et en fruits.  Comme plus tard son homonyme de Kensington Roa
d, Albert Chang se dit sans doute qu'il doit bien y avoir une façon de mettre les chômeurs au travail dans l'intérêt de tous - et le sien au passage.  C'est précisément ce que Howell lui propose.  Il fera du Pinnacle un temple du travail.

Dès que la nouvelle est connue, les adeptes ne tiennent plus en place.  E n'y a rien sur les nouvelles terres, pas une cabane, à peine un filet d'eau, mais on s'y précipite.  Plus d'impôts!  Plus de police!  Plus de politicards véreux!  Plus de voisins haineux, toujours à vous épier!  C'est presque la Terre promise.  En un tournemain, ils se sont construit des cabanes de branchages et ont commencé à labourer.  C'est le printemps, la source coule encore.  Tandis que germe le maïs, ils posent les fondations des premières bâtisses, des maisonnettes d'argile à toits de palme.  On défriche.  Avec le tronc des arbustes, on fait du charbon de bois que l'on va vendre en ville.  On tanne le cuir.  Un cordonnier monte un atelier à l'entrée du Pinnacle, où il fabrique des sandales à semelle de pneu, les power shoes, qui deviendront célèbres dans toute la Jamaïque (mais le cordonnier n'est pas rasta, insistent les adeptes).  Bientôt les familles arrivent de St Thomas ou de Clarendon - beaucoup de mères seules avec leurs enfants.  Elles ont tout vendu et viennent se placer sous la protection du Gong.  On tente même de cette façon les célibataires de la plaine: « Si tu vas là-haut, le Gong te donne une femme... Mais il faut bosser! »
Les débuts sont excitants. John Carradine, reporter au Gleaner, se rend au camp et fait de sa visite un compte-rendu passionné.  Il a saisi le rêve de l'histoire. « Nous menons, lui a dit Howell, une vie socialiste. » Le dimanche, lorsque le journaliste demande à assister au culte, le Gong lui rit au nez : « On est ici pour travailler! » S'il espérait de la couleur locale, le reporter en est pour son argent; mais c'est un esprit moderne, qui s'émerveille de l'efficacité du système.  En même temps, il étudie l'homme Howell, et ce qu'il voit le rend méfiant.
Nous voulions une photo et nous avions vu quelques hommes assis bras ballants.  S'adressant à l'un d'eux, Howell ordonna sur un ton peu cérémonieux : « Remets-moi tous ces tire-au
-flanc au travail! » Les hommes sautèrent sur leurs pieds et se remirent humblement à l'ouvrage. [... ]
E n'y a très évidemment qu'une voix au Pinnacle, et c'est celle de Howell.  Tout le monde l'appelle Gong.  Il m'a confié qu'il n'aimait pas qu'on l'appelle « Monsieur » et qu'il avait dispensé la population de ce genre de formalité.  Mais son souci d'égalité semble s'arrêter là.  Personne n'est autorisé à oublier qui est le patron. [... ]
L'amoureux de la démocratie dira, après une visite au Pinnacle : « Vive la démocratie ». Car la perte de liberté individuelle est le mal inévitable et nécessaire, la condition sine qua non des États socialistes avancés.  L'homme lui-même force l'admiration par son esprit d'initiative, sa force de caractère, son talent.  Mais gardons-nous de nous avancer quant à sa personnalité.  Ses gens?  Devons-nous les louer ou les condamner?  Et si nous laissions la réponse au temps.

Avec l'été, la source est presque tarie.  Il faut descendre deux kilomètres plus bas jusqu'au Rio Cobre pour se laver.  La nouvelle d'une Terre promise s'est répandue, et la foule des démunis afflue, de plus en plus pathétique.  Beaucoup d'enfants sont affaiblis par la malnutrition.  Le Gong doit nourrir tout ce monde en attendant la récolte.  Vingt cuisinières font bouillir chaque jour la farine de maïs pour cinq cents personnes, mais les provisions s'épuisent.  Des épidémies se déclarent.  En novembre, dix-neuf membres du Pinnacle débarquent à l'hôpital de Spanish Town; huit décèdent, les autres sont transférés à l'hospice.  Oedème, anémie, malnutrition... En janvier 194 1, les services de santé envoient des inspecteurs, qui rendentcompte de conditions de vie très rudimentaires : il pleut dans les cabanes, les lits ne sont que des bat-flanc de bâtons juxtaposés, les latrines sont insalubres.  Mais au lieu de s'interroger sur la manière dont ils pourraient aider la population affamée, les ronds-de-cuir de la santé réagissent avec l'horreur instinctive de la petite bourgeoisie : écraser, annihiler, balayer de la face du monde cette abomination.  Ils enjoignent aux rastas de construire des latrines réglementaires, dans le but déclaré de les forcer à abandonner le camp.  Le directeur des services médicaux recommande aussi des inspections systématiques pour détecter et soigner les cas de maladie, en précisant que c'est pour affaiblir l'emprise du leader sur ses hommes ". Pour finir, ils mettent des amendes.  Les habitants du Pinnacle sont les pauvres des pauvres, mais l'establishment a trouvé un artifice pour leur soutirer quelque chose malgré tout : ils ne défèquent pas dans des trous carrés.
L'hiver 1941 se
ra difficile, mais les adeptes S'accrochent.  Ils parviennent tant bien que mal au début de l'été.  Lorsque arrivent les premières récoltes, les relations avec les voisins se sont détériorées.
Il y a parmi les démunis qui affluent au Pinnacle des gens de toutes sortes.  Howell contrôle leur conduite à l'intérieur du domaine, mais ü peut difficilement intervenir lorsque certains, tenaillés par la faim, vont piller les champs voisins.  Ils ont pris à la lettre les discours sur Ras Tafari, nouveau « maître de la terre », et ils ne font pas la différence entre le Pinnacle et ses environs.
D'ailleurs les limites sont floues.  Cent cinquante hectares, c'est immense, et l'on a dit à Howell que le domaine allait « de la crête de la montagne à la mer ». C'était sans doute vrai à l'origine, mais le Pinnacle, propriété de la Couronne jusqu'en 1932, a été grignoté de tous côtés par la vente de certaines sections habitables : Spencer's Pen, Tredegar Park... Il n'y a évidemment
 pas de clôture dans ce dédale de collines accidentées où tout le monde a pris l'habitude d'aller et venir librement.  Les fabricants de charbon de bois, par exemple, se déplacent de vallée en vallée sans trop se soucier des propriétaires - ils nettoient leurs sous bois et leur laissent quelques sacs de charbon au passage.  Mais au Pinnacle, où le charbon de bois est l'une des rares sources de cash, la situation est tout autre.  Lorsque les adeptes découvrent un four sur leur territoire, ils attendent que la combustion soit terminée et récupèrent le charbon.
C'est ainsi que s'amorce la première « affaire ». Deux charbonniers de Gordon Pen, Jeremiah Simpson et Nathaniel Osborne, ont demandé audience à Howell pour obtenir dédommagement de leur charbon « volé ». Le Gong vient à leur rencontre sur son cheval, entouré d'une foule armée de bâtons.  Après un jugement sommaire, les charbonniers sont fouettés.  Le plus âgé est si sévèrement battu qu'il doit être hospitalisé.  La police tient enfin le prétexte rêvé pour « écraser » le Pinnacle.  C'est le premier raid, celui de 1941.

"LE PREMIER RASTA" Helene LEE

Paru chez Flammarion

Publié dans Culture Rasta

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